CONFLIT

Le garde-forêt et les chevriers d’Arbéost (1778)

L’affaire du 19 novembre 1778

mercredi 9 janvier 2008 par Émile Pujolle

Entre maîtres de forge et paysans, les conflits forestiers étaient nombreux. Les gardes des maîtres de forge pourchassaient notamment les paysans qui faisaient pâturer leurs chèvres dans les forêts. Les chèvres broutent en effet les feuillages et les bourgeons, ce qui compromet la pousse des arbres.

Une procédure de 1779 [1] « contre ceux qui ont introduit les chèvres dans le bois de Béost, qui les ont enlevées de force au garde forêt, et qui lui ont fait des menaces » nous montre quelques chevriers d’Arbéost [2] aux prises avec le garde-forêt François Deltel.


Pour suivre la tournée de François Deltel :
- Carte schématique
- Carte de Cassini, malgré son imprécision.


19 novembre 1778, le rapport de François Deltel

Le soir même de l’incident, d’une écriture malhabile, mais en français, le garde écrit une longue déposition contresignée par Jean-Paul d’Angosse.

« l’an mil sept cent soixante dix huit et le dix neuf de novembre à la forge de Louvie et vers les neuf heures du soir moi françois deltel, certifie qu’étant parti ce matin pour faire ma tournée dans les bois dudit seigneur d’angosse ayant à ma suite le nommé bouhort dit curé, natif daugarrou paroisse darbéost, étant arrivés dans la montagne appelée de béost, en béarn dont l’exploitation appartient audit seigneur d’angosse nous nous sommes apperçûs qu’au préjudice des deffenses faites aux habitants darbéost au prône de leur église paroissialle et affichées dans les cantons accoutumés de couper du bois dans « ladite montagne et d’y introduire des chèvres, plusieurs habitans dudit lieu darbéost y étoient venus avec des haches et y avoient introduits des troupeaux de chèvres,

j’ay dit audit bouhort d’aller arrêtter un troupeau que nous apercevions au bois et je m’en suis allé vers un autre troupeau que j’apercevois du coté darbéost ; arrivé auprés des limites des territoires de béost et darbéost j’ai vu un troupeau de chèvres que sept ou huit habitans dudit lieu arbéost tant hommes que femmes se sont mis en devoir des quils mont apperçus de faire sortir du territoire de béost pour le faire passer dans celui darbéost, mais il y en avoit encore deux dans le territoire de béost lorsque je suis arrivé et je les arrettois lorsque jay apperçû une résolution des sept ou huit habitans les uns armés avec des haches et les autres avec des batons prèt à fondre sur moi si je ne relachois pas les dites deux chèvres ce qui ma obligé de ne pas suivre mon projet de la je suis reparti vers la montagne pour aller trouver bouhort,

mais ne l’ayant pas rencontré j’ai craint qu’on ne l’eut tué, dautant plus que plusieurs habitans darbéost avoient fait les jours précedens des menaces de me tuer à moy et à tous ceux qui maideroient dans mes fonctions si je navois pas des complaisances pour eux, lesquelles menaces peuvent etre prouvées, croyant donc point trouve ledit Bouhort je suis allé au village darbéost dans la maison du nommé loupi autrement ondenede cabaretier auquel jay fait part de ma peine et lui ay demandé de me donner quelqu’un pour aller faire la recherche dudit bouhort, ce qu il ma accordé en me donnant son fils marié hors la maison, lequel a vu à trois ou quatre cens pas que ledit bouhort arrivoit ce qui la obligé de rétrograder

et moy dit garde ayant demandé audit bouhort d’ou venoit son retardement, il m’a dit qu’il avoit arrette dans la montagne de béost un troupeau de chèvres mais que deux ou trois personnes qui étoient présentes a cet arrettement setoient opposées à ce qu’il s’ensaisit, ce qui m’a déterminé à aller vers le troupeau accompagné dudit bouhort. layant trouvé nous n’avons vu personne qui le gardoit, nous lavons arretté et nous lavons conduit jusques en bas du village darbéost ou il falloit necessairement aboutir partant du lieu ou etoit ledit troupeau etant arrivés au bas dudit village plusieurs hommes et femmes sont venus prendre de force lesdites chevres, ce que moy dit garde ay voulu empecher

mais en même temps jay appercû plusieurs hommes sur les hauteurs lesquels nous ordonnoient de laisser lesdites chèvres, et commncoient sur ma résistance a lacher des coups de pierres, ce qui ma determine pour garantir ma vie qui etoit menacée de les abandonner et de dire aux hommes et femmes que je les rendois cautions desdites chevres parmi lesquels hommes etoient les nommés larrieu, le batard de jandet et bourdet, esterle et cadete francaise, tous darbéost et plusieurs autres que nous navons point connus, après quoy je me suis retiré avec ledit bouhort passant par le lieu daugarou allant a la présente forge ou jay dressé le present proces verbal que jay signé, non ledit bouhort pour ne pas savoir ».

L’interrogatoire du 15 décembre 1778

Toutes les affaires de pâturage interdit ou de coupe illégale étaient transmise à la maîtrise des eaux et forêts de Pau et jugées par son « maître particulier ».

Le quinze décembre 1778,

« en la chambre du conseil de la maitrise des Eaux et Forêts de Pau », le maître particulier interroge « André Larrieu, laboureur, âgé d’environ 30 ans, Jean Francès cadet, laboureur, âgé d’environ 36 ans, Anthoine Bourdet, dit Labourdette, charbonnier, âgé d’environ 50 ans, Anthone Esterles, laboureur âgé d’environ 40 ans, demeurant tous à Arbéost ».

Chacun,

« aprés serment interrrogé s’il n’est pas vrai qu’il a introduit des chevres dans la montagne de Béost et qu’il les y ait gardées ; et s’il y a fait des coupes, répond et nie l’interrogat ». Chacun nie également « avoir été du nombre des particuliers (…) armés de haches et de batons et prets à fondre sur le dit garde s’il ne relachoit pas les chèvres ». Rien ne prouve que « quelques unes dicelles leur appartenoient ».

Aucun ne conteste avoir quelques chèvres

« mais quand elles se seroient introduites dans la montagne d’Arbéost [3] appelée Herrère, ni le garde, ni autre n’auroient peu les saisir ; la communauté de Béost n’ayant pas fait clorre ladite montagne conformément à un arrêt du Conseil du 9 juillet 1768, qui deffend de saisir et pignorer [4] les bestiaux des habitants d’Arbéost qui pourroient se trouver sur ladite montagne Herrère, à moins que les fermetures n’ayent été faites ».

Le transport à Nay et l’audition des témoins

La chambre se transporte le 12 janvier 1779 « dans la ville de Nay et maison de Brouchet auberge », pour y entendre dix témoins que Jean-Paul d’Angosse à fait citer, et le garde François Deltel.

Il faut imaginer un commissaire interrogeant en français des témoins qui ne parlent que bigourdan et transcrivant en français l’esprit de leur déclaration.

Jean Beuillé de Ferrières a reconnu les prévenus et ajoute

« qu’il vit que le dit Bourdet se mit sur une hauteur et qu’il lança un coup de pierre et que tous se vantèrent qu’ils avoient pris de force au garde foret les chevres qu’il avoit saisi (…) et qu’ils bateroient le dit garde foret s’il ne vouloit pas qu’ils menacent les chevres dans le dit bois de Béost ».

Guilhaumes Calonges cadet demeurant à Arbéost ajoute

« qu’il entendit dire au nommé Larrieu cadet d’Arbéost fiancé avec une fille de Gentillet des Ferrières d’Aucun, qu’il n’y avoit point d’honnète homme qui voulut faire les fonctions de garde foret, que si le nommé Deltel garde foret du sieur d’Angosse plaignant alloit au bois de Béost, et aux environs d’Arbéost, il risqueroit d’y perdre la vie comme le rat dans le fourré (…). Que vers le même temps, le nommé Paul Maüsacq de la paroisse de Marsous s’étant trouvé prés de l’église des Ferrières, d’aucun auroit dit à plusieurs personnes : Quoi ! Vous craignés le nommé Deltel garde foret du sieur d’Angosse plaignant. Pour moi j’irai sans crainte au bois de Béost pour y prendre du bois, et que s’il y trouvoit le dit garde foret, il ne craindroit pas de lui tirer un coup de fusil de derrière un buisson, et qu’avec une ecuellée de broye, il passeroit en Espagne ».

Jacques Lacau, dit Loraine des Ferrières et Jeanne Calonges d’Arbéost confirment les menaces proférées à l’encontre de François Deltel.

A son tour François Deltel

« dépose que depuis le dix neuf novembre dernier, date dudit procés verbal, il auroit vû que les nommés Annette, Soucase, et la nommée Joanne fille, et le nommé Latourès tous d’Arbéost gardoient des troupeaux de chevres dans differens cantons du Bois de béost apartenant au sieur Dangosse plaignant et ce à deux differentes fois depuis la dite époque, qu’il ne dressa pas de proces verbal et ne procéda pas à la saisie des dites chevres parce qu’il craignit d’etre maltraité comme la première fois atendu qu’il n’y avoit point eu de punition encore, que ce qui le rendit timide est pris dans les menaces qu’on ne cesse de faire contre ses jours concernant son exactitude à remplir ses fonctions de garde foret ».

Dominique Pierrine, dite Domenge, d’Arbéost,

« dépose qu’il y a environ un mois qu’elle entendit dire à la suite de l’arrettement des chevres dont il s’agit par des particuliers d’Arbéost qu’elle ne connoit pas étant d’un quartier éloigné que les habitants d’Arbéost du quartier d’en bas valoient bien peu, puisqu’ils ne s’étoient pas défaits du garde foret du sieur Dangosse ».

Jean Bouhehort dit Curé, demeurant à Heugarou en Arbéost en Bigorre diocèse de Tarbes, charbonnier, confirme les faits faisant l’objet du procés verbal de Deltel et les accusations nouvelles contre

« les nommés Soucases, Esterles dit Casenave Cadet, Latourès, Moulié et la nommée Joanne fille qui gardoient dans le dit bois de Béost plus de cinquante chevres », ajoute « qu’il vit dans d’autres cantons des pasteurs qui s’enfuyoient en abandonnant leurs chevres ».

Jean Bayés, d’Heugarou dépose que

« le nommé Paul Maüsacq de marsous dit en badinant que s‘il étoit dans le bois de Béost lorsque le dit garde y arriveroit, il se cacheroit, qu’il le dit sans malice autant que lui qui dépose peut s’en apercevoir ».

Pierre Chanchou confirme le procès verbal et les nouvelles accusations de Deltel.

Pourtant les d’Angosse sont prêts à quelque charité : Dominique Chou, d’Arbéost, marchand

« dépose qu’étant jurat d’Arbéost le mois de novembre dernier, il fut trouver le sieur Dangosse père pour le prier de permettre que les habitans conduisissent leurs chevres dans un canton du bois de béost qui est prés de l’eau et ou il n’y a que des ronces et quelques buisson et noizettiers, attendu qu’elles ne pouvoient porter aucun préjudice au corps du bois peuplé, à quoi le dit sieur Dangosse auroit répondu qu’il étoit porté à rendre service aux habitans d’Arbéost, mais qu’il falloit attendre l’arrivée du sieur son fils (…) ». Il précise que « le batard de Joandet passa en Espagne trois jours après parce qu’il avait été décrété d’un ajournement personnel sur le proces verbal dressé par le dit garde foret et que le dit Barraquet cadet s’en fut avec ses chèvres du cotté de Betharram où il est encore ».

La sentence

Le 18 janvier 1779, le maître particulier des Eaux et Forêts, Laclède, ordonne

« que les nommés Bourdet, le batard de Joandet, Larrieu cadet fiancé avec une fille Gentillet des Ferrières, les trois d’Arbéost et Paul Mausacq de Marsous seront pris au corps et traduits aux prisons de la conciergerie de la cour pour au rapport de leurs interrogatoires icquérir ce qui appartiendra et que Larrieu oncle, le cadet de Francès, Annette, Soucases, Esterles dit Casenave cadet, Moulié, la fille de Joanne, et Labourès les tous d’Arbéost seront ajournés ».

Les peines prévues pour les contrevenants sont lourdes

« confiscation des chèvres, trois livres d’amende pour chacune bête, et seront les bergers et gardes de telles bêtes condamnés en l’amende de dix livres pour la première fois, fustigés [5] et bannis du ressort de la maîtrise en cas de récidive ».


VOIR AUSSI

- Chèvres interdites
- Un émigré rouergat en vallée de l’Ouzom, François Deltel, garde-bois

[1] ADPA B 4153

[2] Les "chevriers d’Arbéost" parcouraient la France jusqu’en Belgique pour vendre le lait de leurs bêtes : l’élevage des chèvres était la principale ressource de ce village.

[3] Le bois appartient à la communauté de Béost, mais les gens d’Arbéost le contestent : une procédure de 1766 les a pourtant déboutés de leurs revendications.(A.D. C 68).

[4] saisir

[5] battus de fouet ou de verges


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